jeudi 1 novembre 2012

LE VILLAGE NÈGRE : EXTRAIT 2




La rotonde : temple du catch

 Chaque mois, en période d’hiver, la Rotonde, vitrine de la richesse de l’industrie textile thaonnaise,  devenait pour un soir le temple du catch. L’événement était régional, voire national. Chacun se rappelait que Lino Ventura, champion d’Europe, s’y était mis en vedette, et que blessé lors de son combat contre Henri Cogan en 1950, il abandonna le catch pour se convertir au cinéma.
 Avec deux cents francs en poche, je me réjouissais de voir et d’approcher les vedettes, connues par les retransmissions télévisées de l’ORTF, que je pouvais suivre au café Seiler, près de la gare.
 Vu du balcon de la salle ronde, le ring était impressionnant. Il baignait dans un faisceau de lumière de forme prismatique, envahi de volutes bleutées dues à une consommation massive de cigarettes et de cigares.
 De la salle, pleine à craquer, montait progressivement une rumeur sourde, une vague d’où s’échappaient des cris venant de toutes parts. Je me noyais avec délice dans cette atmosphère d’interjections et d’interpellations.
 Aux premiers rangs des places assises, Monsieur Duriez, président de l’EST prenait soin de Monsieur le Maire, Roger Ehrwein, tandis que le docteur Straub humait un cigare au côté de  l’abbé Tremsal, venu en connaisseur voir les débuts de " l’Ange Blanc ". Le risque de recevoir plus de cent kilos de chair et de muscles projetés hors du ring, ne les inquiétait nullement.
 L’entrée des bains-douches était obstruée par les plus curieux et surtout les plus curieuses, guettant la sortie des catcheurs avec un mélange d’émotions et de fantasmes.
 Autour du ring, les cordes étaient vérifiées et les protections retendues. En bas le gong était reluisant, le micro affûté, et les responsables s’affairaient aux tâches matérielles de dernière minute. C’est grâce à Monsieur Bayard que la salle ronde pouvait s’enorgueillir de présenter les meilleurs catcheurs européens du moment : Jacky Corn, impressionnant voltigeur, tout comme Michel Boll, Modesto Aledo, Michel Saulnier, André Drap, les frères Bitschnau de Besançon, Chéri Bibi, le sang-bouillant René Ben Chemoul, l’ancien boxeur Laurent Dauthuille, le méchant Delaporte, King-kong, le Bourreau de Béthune, toujours pas démasqué, le Suisse Gerber, une vraie teigne qui avait des toutes petites oreilles en feuille de chou et bien d’autres encore, aux consonances américaines.
 Très gentleman, le speaker, dans des intonations recherchées, annonçait le traditionnel :  " Premier combat … en trois reprises … ou … un tombé … " La salle ronde ne devenait pas pour autant silencieuse, on sifflait et on s’interpellait encore un peu partout :
 -         … Ta sœur !   -         … Bat l’beurre …   -         … La ferme ! 
 Tout le monde participait à l’échauffement de la salle. En bas du ring, le docteur Straub tirait sur son cigare et l’abbé Tremsal, bien loin de son bréviaire, commençait à déboutonner sa soutane.
 Les premiers combats étaient toujours des amuse-gueule, souvent de la haute voltige, de la rapidité, sans trop de méchants, sans trop de tricheries, histoire de donner bonne conscience à ce sport-spectacle si populaire. C’était une succession de sauts chassés, de sauts à la volée, de ciseaux et de clefs.
 Mais dans l’ambiance surchauffée de la salle ronde, le peuple voulait de l’injustice, car pour exorciser une semaine de dur travail, le peuple avait besoin de révolte, de vengeance, alors il fallait lui livrer des méchants et les méchants ne manquaient pas, ils piaffaient à la porte des bains-douches, au grand plaisir des dames et des demoiselles agglutinées sur les escaliers.
 En général, le match à quatre qui suivait apportait largement son lot d’injustice et sur le ring, le combat tournait à deux contre un, voire trois contre un avec l’arbitre. La foule avait ce qu’elle voulait. Elle vibrait, elle hurlait, elle jurait. En bas, le docteur Straub en perdait son cigare et l’abbé Tremsal hasardait quelques noms de baptême.
 L’entracte était nécessaire pour reprendre son souffle avant le grand combat de la soirée. La salle à nouveau éclairée n’était que brouillard, vapeur et sueur. Les haut-parleurs, bloqués au maximum de leurs décibels, nous éclaboussaient d’une publicité nasillarde, étouffée par l’ampleur d’un brouhaha grandissant, qui ne cessait qu’au retour de la lumière sur le ring..
 L’animation à l’entrée des bains douches préfigurait le combat tant annoncé. Précédé par son valet Firmin, Robert Duranton, dans une grande cape bleu fluorescent, apparaissait  hautain, sans un regard pour la foule, dans un mélange de sifflets et quelques timides applaudissements. Le peuple avait choisi " le méchant ". Contre Duranton, il avait aussi choisi " le gentil " : " L’Ange Blanc ", la toute nouvelle idole des plateaux de Télévision.
 Vêtu d'une cape vierge de toute impureté, " l’Ange " était invaincu, ce qui justifiait son visage toujours masqué, d’où ressortaient uniquement une bouche, un nez et un regard qui nous était forcément sympathique. Les femmes criaient " Qu’il est beau ! " En bas du ring, le docteur Straub allumait son nième cigare pendant que l’abbé Tremsal commentait la descente d’un ange sur terre.
 Plumeau en main, Firmin n’en finissait pas d’épousseter son maître, pendant que l’arbitre essayait d’expliquer, aux deux adversaires, les interdits du catch par des gestes disgracieux mais significatifs.
 C’est le gong qui libérait les gladiateurs des temps modernes et qui donnait pouvoir au public d’exorciser le mal, puisque le méchant était là, devant lui. Quel défoulement, quel exutoire pour le spectateur, avorton devant cet amas de muscles, de pouvoir crier sa haine. Il avait l'occasion, pour un soir, de traiter de tous les noms un gaillard de plus de cent kilos, qui l’aurait mis KO d’une simple gifle s’il était descendu du ring.
 Dans ce combat de poids lourds, il y avait peu de sauts chassés, pas plus à la volée. Par contre les coups de manchette, les frappes dans le dos et les étranglements ne manquaient pas. Par voix de haut-parleurs les primes tombaient.
 " Une prime de 2.000 francs (anciens) est offerte à " l’Ange Blanc " par les établissements Filliol ", la foule applaudissait.
 " Une prime de 1.000 francs est offerte par un anonyme à Robert Duranton ", la foule huait.
   Duranton, aidé parfois de son valet Firmin, s’autorisait tous les coups interdits lorsque l’arbitre tournait la tête de façon bienveillante. Alors la salle ronde s’enflammait, se soulevait, criait vengeance et la vengeance arrivait, elle venait du ciel, grâce à " l’Ange Blanc ", qui, reprenant comme par miracle ses esprits, envoyait aussitôt son adversaire hors du ring, aux pieds du docteur Straub, qui en perdait une nouvelle fois son cigare, tandis que l’abbé Tremsal, penché sur l’intrus, osait un gros nom d’oiseau.
 Après divers sauts du haut des quatre coins du ring, divers ballets entre les cordes, divers étranglements, divers " tombés " où l’arbitre ne savait compter que jusqu’à deux, nous avions droit à la " prise de l’ours " puis à la célèbre " prise du sommeil ", réservée parfois au " gentil " parfois au " méchant " Sous des huées et des sifflets de plus en plus stridents, Duranton profitait de l’endormissement de son adversaire pour essayer de lui enlever son masque. Mais les nœuds des lanières en cuir tenaient toujours bon. Un nouveau miracle, comme il se doit, venait alors délivrer l’Ange.
 Justice allait s’accomplir, le peuple la réclamait haut et fort. Debout, il demandait l’assaut final, l’exécution. Dans un sursaut de bête meurtrie, " l’Ange Blanc " se relevait et manchette après manchette, au rythme choisi par le public, mettait son adversaire chancelant à genoux, puis à terre et enfin s’abattait sur le combattant déchu, épaules écrasées au sol. L’arbitre, regardant furtivement sa montre, estimait alors que le combat avait assez duré et dans une mise en scène bien orchestrée, frappait les trois coups fatidiques. Devant cette justice accomplie, la salle ronde, satisfaite, n’en finissait pas de proclamer sa victoire pendant qu’en bas du ring, le docteur Straub offrait son dernier cigare à l’abbé Tremsal devenu écarlate dans sa soutane débraillée.


 Ce soir là, " l’Ange Blanc " sortait du combat le visage encore vierge. La rotonde devenait un nouveau sanctuaire pour cet illustre inconnu.

Extrait du livre 2 



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4 commentaires:

  1. Bonjour,
    Magnifique extrait, que j'ai eu bien du plaisir à lire. Petit-fils de Pierre Bayard, mentionné dans votre récit, j'essaie de reconstituer la vie de l'homme original que fût mon grand-père. Avez-vous connu cette période ? Sinon, quelles sources utilisez-vous pour en parler avec autant de verve et de précisions ?
    Cordialement
    François Fisson

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  2. Bonjour et merci pour votre intérêt.
    Ce sont des souvenirs d'adolescent et de discussions parentales. On avait aussi retrouvé chez des amis des programmes que l'on achetait à l'entrée. Il faut savoir qu'à cette époque les combats de catch attiraient tout le Nord-Est de la France et souvent la Télévision. J'avais gardé longtemps les programmes des samedis soirs, ils ont disparu lors d'un déménagement. Je me souviens , pour avoir fréquenté les vestiaires que Monsieur Bayard était connu par tous les catcheurs. Il faisait toujours un discours de présentation de la soirée. J'ai encore en souvenir son visage sympathique.
    Christian Conroux

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  3. Merci pour votre réponse. Mon grand-père est décédé en 1994, mais ma grand-mère, qui était plus jeune que lui, est toujours en vie. Elle habite actuellement à Nice, où mes deux grands-parents s'étaient retirés pour leur retraite. Agée actuellement de 89 ans, les souvenirs de cette époque sont encore très clairs dans son esprit. Elle me racontait dernièrement comment elle avait connu mon grand-père alors qu'ils encadraient tous les deux des camps de vacances organisés par les usines Boussac (le grand-père étant réputé pour organiser des parades de gymnastes avec les jeunes, débardeurs et pantalons blancs de rigueur!). Ayant emménagés à Thaon à la naissance de leur premier enfant (mon oncle), c'est dans leur petit appartement que les catcheurs se reposaient, en toute simplicité, avant le spectacle animé du soir à la Rotonde. Mon grand-père allait parfois chercher les vedettes à Paris, où sa gouaille légendaire avait réussi à les convaincre de participer à l'évènement. Les albums de famille témoignent de tablées hilares dans quelque bonne adresse de la capitale. Ma grand-mère m'a rappelé une anecdote significative sur l'état d'esprit de ces athlètes hors-normes. Alors qu'elle allait donner le bain à son petit, un catcheur qui assistait à la scène(l'Ange Blanc peut-être...) s'était précipité pour s'assurer que l'eau n'était pas trop chaude (l'Ange Blanc sûrement !). "Il faut tremper le coude, Madame" avait-il expliqué à ma grand-mère, joignant le geste à la parole. Dire que quelques heures plus tard, ce coude prévenant et délicat verrouillerait dans une clé savante la redoutable prise de l'ours !!!
    Je vais me rendre en mai prochain à Nice pour collecter les quelques photos et articles de journaux que ma grand-mère a conservés. Connaîtriez-vous sur Thaon des personnes qui auraient des documents sur cette période afin de compléter mes sources ? Puis-je vous faire parvenir mon adresse mail pour continuer à échanger avec vous et si cela vous intéresse vous faire parvenir quelques photos ?
    François Fisson

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    1. C'est très volontiers, qui je vous donne mon adresse mail pour "au cas où" . C'est vrai que je serais intéressé par quelques documents scannés. Pour ma part je me renseignerai sur les quelques souvenirs de mes amis, pour y faire suite.
      Je vous souhaite une bonne soirée.

      christianconroux@sfr.fr

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