jeudi 1 novembre 2012

LE VILLAGE NÈGRE : EXTRAIT 7




Nos chers professeurs
 
Comment ne pas se souvenir de ces années collège, où nos chers professeurs s’évertuaient à faire entrer dans nos petites têtes brunes et blondes le minimum nécessaire pour aborder convenablement le cycle long du lycée. Certains d’entre eux sont restés définitivement dans nos mémoires.

          Monsieur Deschaseaux nous enseignait le français. Professeur rigoureux et respecté, il était très proche de ses élèves. Maman disait : " T’en as de la chance, il est bien, c’est le fils du Camille Deschaseaux, celui qui chantait à la Concordia, ah ! son père ! quand il chantait -derrière les volets- ou -le petit toit qui fume- ! "
Le fils du chanteur était professeur. La tonalité de ses dictées penchait parfois vers l’imparfait du subjonctif où les sons étaient plus ou moins disgracieux. Allez placer dans la conversation un "  afin que vous chantassiez " !
Le fils du chanteur enseignait aussi le latin, une matière que j’avais abandonnée, après un essai d’un mois en classe de 4ème et tant pis pour " Magister dixit ".
Le fils du chanteur était notre référant. Il commentait, encourageait et solutionnait nos problèmes personnels. Il était professeur principal avant l’heure.

          Monsieur Olier ou " Pif ", était notre professeur d’Histoire-Géo. Encore jeune mais déjà vieux garçon, il avait des cols de chemise un peu cradots et la cravate n’était jamais au bon endroit. Assis sur le bord du bureau, une jambe pliée, l’autre pendante, il racontait l’Histoire en nous habituant à la prise de notes. Il fallait un bon stylo bille et une attention particulière pour suivre, surtout que sa position décontractée laissait toujours entrevoir un bouton de braguette sorti de son emplacement d’origine, ce qui forcément attirait le regard, malgré notre réticence.
" Pif " avait une passion pour la mythologie grecque. …..
- Pâris, fils du roi Priam, fut choisi par les dieux de l’Olympe pour dire qui d’entre Héra, Athéna et Aphrodite, était la plus belle … 
Tous les regards de la classe se portaient sur le prof. On n’entendait aucune mouche voler.
- Pâris fit d’abord entrer Héra sous sa tente … 
Pif avait les yeux qui ressortaient, il croisait et décroisait les jambes.
- Lentement Héra se déshabilla, dans un  érotisme parfait… Elle était … Elle était …  
Tout le monde avait la bouche ouverte :
- Et alors ? … Et alors ? 
- Et bien …
- Et alors ?
- Et bien … elle était belle ! 
Nous étions un peu déçus car les anciens nous avaient dit que, les années passées, Pif avait fait une description un peu cocasse sur le choix de Pâris. De toute façon c’était Aphrodite qui gagnait tous les ans en promettant l’amour d’Hélène, ce qui déclenchait forcément la guerre de Troie et une interrogation écrite pour la semaine suivante.

          Notre professeur d’Allemand s’appelait Muckensturm. Sa rigueur et sa sévérité étaient légendaires.
„Setzen Sie sich !  Nehmen Sie ein Blatt Papier, bitte !“
Avec Monsieur Muckensturm, les interrogations écrites se faisaient sur des demi-feuilles, elles étaient courtes, rapides, trois ou quatre mots de vocabulaire seulement, mais pour la correction, aucune demi-mesure, c’était 0 ou 20, une seule faute et vous étiez relégué dans le club des nuls.
Monsieur Muckensturm nous faisait également chanter : „ Ich hatt' einen Kameraden“ ou encore „Alle Vögel sind schon da“ . Les chœurs allemands s’envolaient alors dans un rythme de marche militaire.

          Deuxième langue obligatoire à partir de la 4ième, l’anglais était dispensé par mister Minard et pour ne pas que l’on écorche son nom, il épelait en écrivant au tableau            " M… i… mi… n… a… r… d… Minard " avec un " speak in english " parfait.

          C’est " Zézeille " qui enseignait les maths. Elle n’avait pas un physique très facile. Sa dentition supérieure, largement développée laissait partir quelques postillons sur les premières tables. Son corsage sévère, mal coincé dans sa jupe plissée bleue, faisait une bosse au niveau de la ceinture. Tout le monde s’accordait à dire que c’était la bosse des maths.
Zézeille nous apprenait l’algèbre et la géométrie en zézeillant. Elle avait un s’veu sur la langue.
Thalès côtoyait Pythagore avec bien du mal. 
Le chahut était souvent inévitable, les bouts de papiers pliés en huit atteignaient, grâce à de bons élastiques, le centre du cercle circonscrit au triangle représenté sur le tableau noir, on entendait alors, du fond de la salle :
- Gagné ! 
- Z’vous ai vu ! 
- Non m’dame, c’n'est pas moi ! 
La distribution des " chtocks " par deux, par trois et même par quatre sur le grand cahier de la classe, ne calmait personne bien au contraire. Les discussions, les compromis et les bonnes résolutions n’y faisaient rien. Zézeille concluait par des grands coups de talon sur l’estrade :
 - Asseyez-vous ! z’vais serser le directeur ! 
Les théorèmes, les postulats, les axiomes, finissaient quand même par s’inscrire dans nos mémoires et beaucoup comme moi s’en sortaient plutôt pas mal.
 
          Monsieur Levieux, professeur de dessin était un homme très polyvalent aussi bien dans sa discipline que dans les autres matières. Il pouvait remplacer au pied levé tout professeur absent.
 Les techniques du dessin étaient multiples. Nous dessinions au crayon à main levée un vieux godillot, tout usé, dont la semelle bayait lamentablement au milieu des lacets emmêlés. Pour les natures mortes nous utilisions la gouache, l’aquarelle, le fusain et le crayon gras. Pour la peinture à la bruine nous prenions une grille que nous avions fabriquée nous-même et une brosse à dents, sans oublier le tablier et un grand journal bien étalé pour éviter les éclaboussures. Après avoir trempé la brosse dans la gouache liquide, nous la frottions lentement sur la grille, ce qui provoquait une bruine de gouttelettes s’étendant sur la surface à décorer et parfois ça faisait des grosses taches disgracieuses.
Chaque mois, c’était la chasse obligatoire aux idées pour servir de sujet à un nouveau dessin. On cherchait des publicités ou des documents dans des revues. On découpait le lapin-à-la-trompette du pain d’épices " Gringoire ", l’Alsacienne des flancs " Alsa " et même " les aventures du professeur Nimbus " dans l’Est Républicain.
Marcel Levieux aimait nous parler du " Tir à l’Arc " où il excellait avec Marcel Lucas, le photographe. Il était également cinéaste amateur et faisait ses essais " en 8 mm " dans notre classe. Il était artiste au sens le plus large du terme.

          En musique, ma matière préférée, nous avions Madame Madieu. Les cours se faisaient dans une salle au-dessus de l’école maternelle et pour y accéder, on empruntait des escaliers en bois qui craquaient et résonnaient sous le pas cadencé et volontaire de toute la classe.
Les dictées musicales, au son du piano, étaient transcrites sur des cahiers de portées. En face, à ma table, les copains recopiaient bêtement mes notes, et comme elles étaient forcément à l’envers, les " sol " devenaient des " ré " et vice-versa. Certains ne trouvaient aucun intérêt à connaître la vie de Mendelssohn ou à s’apitoyer sur la surdité de Beethoven, mais tout le monde appréciait l’apprentissage des instruments de musique grâce à " Pierre et le loup ". Parfois il fallait trouver le titre d’une œuvre célèbre et j’étais devenu le spécialiste du doigt levé :
- M’dame … la grande porte de Kiev, extrait des tableaux d’une exposition de Moussorgski. 
- Très bien Conroux, vous aurez 20. 
- Fayot ! 
Le bahut étant peut-être à court de moyens financiers, madame Madieu aimait bien qu’on lui apporte des disques, des 33 tours microsillons. Je passais alors chez l’abbé Fréchard qui me prêtait volontiers les dernières nouveautés et en stéréo s’il vous plait !  .
- Très bien Conroux, très bien ! 
- Fayot !  
Mais tous reconnaissaient qu’il valait mieux écouter la voix d’Ima Sumac sur trois octaves que de faire une nouvelle dictée musicale.

           L’initiation aux travaux pratiques d’atelier était une option devenue obligatoire. C’est Monsieur Chardin qui enseignait la Mécanique. L’atelier se trouvait près des " préfas " des filles, le long du canal.
Il était bien brave, le père Chardin, avec beaucoup de courage pour nous démontrer l’intérêt d’une queue d’aronde et la mise à l’équerre d’une pièce plate. En mesurant l’angle droit grâce à un index parfaitement replié il me disait :
- J’connais bien ton père, y joue bien du clairon et du cor de chasse, … Ta pièce n’est pas mal non plus, ça fait 14 ! 

          Dédé Buchon était en tête du hit parade des profs. Même ceux qui, comme moi, étaient fin nuls en gymnastique, l’appréciaient. Toujours bronzé, les mollets dignes d’un très bon footballeur, il était aussi la coqueluche des filles de la 6ième à la 1ère. Il avait toujours une histoire à nous raconter. Sa petite cabane, en face du canal, servait d’entrepôt au matériel sportif mais également de buvette au bénéfice de l’association sportive. Pour se faire les muscles, on secouait les bouteilles d’Orangina dès le matin.
Il n’y avait pas de gymnase et les heures de sport ressemblaient le plus souvent à des séances de plein air. En automne et au printemps, Dédé Buchon nous emmenait sur les dunes de crasse, derrière la prairie Claudel. L’hiver, en période de neige, on traversait les grands prés du père Rovel, pour rejoindre le " pont tremblant " du côté de la Moselle et des batailles de boules de neige interminables s’organisaient pour la prise de ce fameux " pont tremblant ".

          Finalement, nos professeurs, chacun à leur manière, participaient à l’ambiance intime et sympathique de notre cher bahut.
 
Extrait du livre 2



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