vendredi 2 novembre 2012

LE VILLAGE NÈGRE, NOTRE ENFANCE


EXTRAIT DU LIVRE (TOME 2)

En 1871, M. Jules Favre de la " Maison Charles Laederich " a pour projet de constituer une société anonyme, la " Blanchisserie et Teinturerie de Thaon ". Pourquoi Thaon ?
Thaon possède un ensemble de terrains plats non inondables, d’accès facile, au bord de la Moselle, dont l’eau est exempte de calcaire et de fer, les communications par la route  comme par le rail sont bonnes, de plus le principe de la construction du canal de l’Est est déjà retenu.
Un Alsacien, Armand Lederlin, ingénieur de l’Ecole Centrale, est l’homme de la situation.
Directeur général de la Blanchisserie, il montre des qualités exceptionnelles en toute circonstance, mais c’est sur l’aspect humain de son entreprise, qu’il fait l’unanimité.
Intégrer des industriels et ouvriers alsaciens dans un village d’agriculteurs n’est pas chose facile. Armand Lederlin réussit cette intégration en construisant école, foyer, clinique et même un abattoir pour faire vivre une population meurtrie et déracinée après la guerre de 1870.
La main d’œuvre vient de Thaon et des environs mais aussi d’Alsace. Les noms des premiers pionniers sont encore dans nos mémoires : les Holveck, Morel, Mura, Peter, Scherom, Weber, Wild, Winkler.
Rapidement des logements sont construits.
En 1880, la France développe son empire colonial. Les demandes dépassent alors de beaucoup les capacités de production. C’est l’expansion.
Parallèlement à l’augmentation du nombre des ouvriers (plus de 2000 à la fin du 19ème siècle), Armand Lederlin devient un précurseur dans le domaine des œuvres sociales. Il crée une société de secours mutuels et de retraites ainsi qu’une caisse d’épargne pour ses ouvriers. Il ouvre un hôpital dispensaire où les soins sont gratuits et une crèche. Il crée également une société de gymnastique, une société de tir, des sociétés musicales et même une société de pécheurs à la ligne.
Les ouvriers affluent, les créations de logements continuent.

Au sud-ouest de la commune, sur un plateau coincé entre les collines de Chavelot, la forêt et la ligne de chemin de fer, on construit à la hâte quelques maisons en bois, certaines sont badigeonnées de goudron pour les rendre étanches. Le quartier est très vite appelé " les baraques ", c’est un cul-de-sac, complètement excentré, où l’on accède par une seule route à peine carrossable.
Les familles qui y habitent sont souvent des cas sociaux, des familles à tuyaux-de-poêle*. On y joue facilement de la serpette. 
Ce quartier devient aux yeux de la population thaonnaise une sorte de ghetto, d’autant plus que dès le début de la guerre 14-18, un régiment d’africains, la plupart Sénégalais, y cantonne.
" Les baraques " deviennent alors le " village nègre "
Entre les deux guerres, le " village " s’agrandit. Bien des familles, aujourd’hui honorablement connues, participent à une meilleure réputation du quartier. Pourtant à la seule évocation de son nom, le  " village nègre " reste, de façon non justifiée, un lieu malfamé, un coupe-gorge.
Après la deuxième guerre mondiale, la BTT, devenue la Société Gillet-Thaon doit faire face à une économie française écrasée. Partout les stocks sont épuisés. Le travail reprend rapidement. Le " village nègre " va être entièrement rénové. C’est l’entreprise Valsesia qui, entre 1946 et 1948, a la charge du gros œuvre et des routes. La plupart des baraques sont détruites et laissent la place à trois grandes cités entourées de petites maisons coquettes. De nouvelles familles les occupent. Le quartier, que certains essayeront d’appeler le " Petit Paris ", commence une deuxième vie. Ce sont les années 50, une nouvelle enfance, notre enfance.

Le " village nègre " devient à la fois un lieu, une époque. Quelle bénéfique coïncidence !
Lieu privilégié, sa situation l’abrite. Une seule route et un chemin en crasse le relient aux autres quartiers de la ville. On y est chez soi. Quiconque y entre est aussitôt épié, évalué, parfois admis.
Epoque privilégiée, la BTT a du travail pour tous. C’est encore le baby-boom, les naissances sont nombreuses et le quartier s’enrichit de sa jeunesse.
Le " village nègre " subit les influences externes. La protection bienveillante de la BTT est grande. Les traditions catholiques sont fortes. Si nécessaire, le " village nègre " se retire, se resserre, se rassure. Les enfants occupent la rue, la défendent, la prêtent, en font leur terrain d’aventure. Le " village nègre " appartient aux enfants. On y partage ses joies, ses peines, on cache avec difficulté ses envies, ses jalousies. Ce sont les premiers romans de l’amitié. Les quartiers alentours observent. On élabore des stratégies pour repousser les envieux et les possibles rivaux au-delà des frontières. Cinq garçons et cinq filles du même âge organisent leur communauté. Les relations dominent. Les émotions sont fortes. Les conflits sont toujours de courte durée.
Au " village nègre " on y dégote les cri-cri*, accroupiot* dans les genêts, on y voit le " sépi* " vendre ses baûgeottes* et on y rencontre le " bec de poule " des creuchottes* plein la poche :
Des moments si simples qui font l’enfance "

A partir de 1954, l’empire colonial français se désagrège. La perte de l’Indochine provoque une chute des ventes de 2000 hectomètres par jour. Avec l’indépendance du Maroc et de la Tunisie puis le début de la guerre d’Algérie c’est le marché d’Afrique du Nord qui disparaît. Les pays d’Afrique Noire restent les principaux clients, mais pour combien de temps ?

Au " village nègre " l’enfance fait place à l’adolescence.
Les corps grandissent. Les désirs se précisent.
Le groupe est toujours soudé mais les chemins divergent. Certains vont au collège, d’autres terminent leurs études primaires.
Le quartier s’ouvre à la ville et Thaon offre au " village nègre " ses meilleures tranches de vie.
 


"Le village nègre" est paru en 2 tomes en 2003 et 2005. Les livres ont été tirés à 1500 exemplaires. Ils racontent les tranches de vie d'une jeunesse à Thaon-les-Vosges dans les années 50.



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